À TÊTE REPOSÉE #04 : Sur quelle figure miser demain ?
Les profils que nous mettons au sommet ne sont pas forcément les plus aptes à changer d’approche quand la situation l’exige.
Il y a eu l'ingénieur. Les Trente Glorieuses avaient besoin de bâtir, d'équiper, d'industrialiser et c'est lui qu'on a mis au sommet, parce qu'il savait faire tenir un pont et tourner une usine. Puis sont venues les années de conquête, et le commercial a pris la main : les marchés étaient là, il fallait aller les prendre, et celui qui vendait est devenu le roi. Les années 2000 ont sacré le financier, arrivé pour optimiser, restructurer, faire parler la valeur pour l'actionnaire. Et aujourd'hui règne le technologue, celui qui digitalise, qui algorithme, qui promet de tout transformer par la donnée.
Une vision simpliste peut-être. Le financier existait avant 2000, le commercial avant 1980. A chaque époque, une figure capte le pouvoir, impose ce qui compte, et devient le référent auquel tout le monde finit par se mesurer.
Reste à comprendre pourquoi celle-là plutôt qu'une autre, et il faut devenir méfiant. Car une figure ne s'impose pas toujours parce qu'elle est la plus juste, elle s'impose parce qu'elle est la plus visible. Elle arrive au bon moment, elle épouse l'air du temps, et le cycle fait le reste, on la copie, on la forme, on la recrute, jusqu'à ce qu'elle devienne une évidence que plus personne n'interroge. Le règne d’une figure dominante tient autant à la mode qu’au mérite. Pendant ce temps, ceux qui pensent à contre-courant et voient peut-être plus loin peinent à se faire entendre car l’époque préfère souvent le bruit à la profondeur.
Or l'époque, justement, semble basculer. Nous vivons un moment de transformation où les repères se déplacent en même temps que les rapports de force reviennent. Le documentaire du brillant Jean-François Colosimo, Les empires contre-attaquent, donne à voir ce monde qui se referme. Un monde où les puissances renouent avec la logique impériale et où l'ordre d'hier se fissure. On peut discuter cette lecture mais le décor s'impose. Nous entrons dans une période plus dure, plus incertaine, traversée par une révolution technologique dont personne ne maîtrise encore vraiment les usages.
D'où la vraie question celle qui commande le choix de la prochaine figure. Elle n'est pas « qui va dominer demain » mais quel est le problème central de notre temps, et donc qui saura le résoudre ? Ce problème tient en une ligne : comment mettre l'intelligence artificielle au service de l'humain, dans un monde qui se transforme et se durcit à la fois.
La question mérite mieux qu'une réponse tranchée, elle appelle des hypothèses. Est-ce celui qui saura régénérer le vivant, réparer ce que le siècle a abîmé ? Celui qui saura hybrider l'humain et la machine sans que l'un dévore l'autre ? Le data scientist qui pilotera la résilience, la capacité à tenir sous n'importe quelle contrainte ? Celui qui saura décider sous des contraintes nouvelles, écologiques, énergétiques, géopolitiques ? Ce sont de vraies questions. Chacune dessine une figure, et il serait imprudent d'en couronner une, ce serait retomber dans le travers décrit plus haut.
Reste qu'une conviction se dessine. La figure de demain ne sera sans doute pas un nouveau spécialiste. Ce sera celui qui traverse les métiers pour comprendre. On a trop demandé aux experts, et l'expertise, poussée à son terme, finit par rendre aveugle. On maîtrise un domaine si bien qu'on cesse de voir ce qui se passe à côté, et c'est toujours à côté que la rupture arrive. La figure qui vient ne sera pas celle qui creuse un seul puits, mais celle qui sait relier les puits entre eux, parce qu’un monde qui se complexifie a besoin de gens qui comprennent comment les choses tiennent ensemble.
Encore faut-il se méfier de cette conviction même. Le vrai danger serait de faire du généraliste la nouvelle mode, de le sacrer à son tour et de le vider de son sens en le mettant sur toutes les fiches de poste. La lucidité se cultive. La responsabilité s’assume, chacun veut être libre de décider, mais peu acceptent de répondre de leurs choix. La figure qui comptera sera celle qui exerce cette liberté en connaissance de cause et en assume les conséquences.
Reste, pour finir, ce qui relève de la conviction plus que de la certitude. Ne pas craindre les occasions qui s'ouvrent quand quelque chose s'achève. Rester à sa place sans viser trop grand, mais rêver quand même. Et faire confiance aux rencontres qui bousculent une vie. La prochaine figure dominante ne se laisse pas encore nommer mais elle ressemblera à celle ou celui qui aura gardé ces trois choses en tête pendant que les autres cherchaient la recette.