À TÊTE REPOSÉE #03 : La clé qui n'ouvre plus

Nous traversons une époque où plus aucune recette ne tient longtemps. Ce qui marchait il y a cinq ans marche mal aujourd'hui, ce qui marche aujourd'hui vieillira plus vite encore. Vous le sentez dans vos métiers, dans vos marchés, dans vos équipes : les repères qui vous portaient hier ne portent plus tout à fait. Ce n'est pas une crise que l'on traverse en attendant le retour à la normale. Il n'y a pas de retour. C'est devenu le climat, non plus la saison.

J'ai regardé récemment un long entretien de Claude Onesta, l'homme qui a mené l'équipe de France de handball au sommet pendant plus de dix ans. Deux heures trente sur le podcast Génération Do It Yourself — le format demande qu'on s'y installe, à tête reposée justement. Une phrase m'a arrêté. Il dit, en substance, qu'il n'existe pas de clé de la réussite : celle qui a ouvert la porte hier a toutes les chances de ne plus l'ouvrir demain. Il a donc fallu, dit-il, qu'il invente son propre modèle et qu'il le réinvente sans cesse, titre après titre. Ce qui frappe, chez lui, ce n'est pas d'avoir trouvé la bonne méthode. C'est d'avoir refusé d'en avoir une.

Le constat paraît simple. Il débouche sur une évidence : puisque rien ne dure, il faut se réinventer. Vous avez lu cette phrase mille fois. Soyez agiles. Adaptez-vous. Remettez-vous en question. On acquiesce, on tourne la page, et rien ne change. Car si c'était si simple, tout le monde le ferait. Or presque personne ne le fait vraiment. La question intéressante n'est donc pas comment se réinventerc'est pourquoi si peu y parviennent.

La réponse tient en un mot que l'on préfère éviter : le prix.

Trouver une nouvelle clé n'est pas le plus difficile. Le plus difficile est de lâcher l'ancienne. Cette recette qui vous a réussi, qui vous a fait reconnaître, qui vous a installé c'est elle qu'il faut abandonner, précisément parce qu'elle a marché. Y renoncer, c'est accepter de redevenir gauche là où l'on faisait autorité. C'est quitter le confort d'être attendu, prévisible, reconnu. Et c'est surtout affronter le regard des autres, ceux qui liront de l'inconstance là où il y a de la lucidité, et qui vous préféraient dans le rôle que vous jouiez si bien. Cette liberté, tout le monde la revendique, personne n'accepte d'en payer le prix.

Changer de monde ne fait jamais redevenir débutant. On ne repart pas de rien : on transpose. On arrive ailleurs avec tout ce qui a été appris, chaque expérience nourrissant la suivante ; le savoir acquis ne se perd pas, il suit, il sert, il éclaire. Ce à quoi il faut consentir est plus intime, et plus rude : ne plus être l'expert que l'on était reconnu, remettre ce savoir à l'épreuve d'un terrain qui ne le connaît pas encore, renoncer non pas à sa compétence mais au statut qu'elle procurait. Là est le prix véritable, et il n'a rien de glorieux, un inconfort, un regard sceptique à soutenir, un recommencement à accepter. Pour l'avoir payé plus d'une fois, en passant d'un métier à l'autre au fil des années, je peux vous l'assurer la difficulté n'est jamais dans la nouvelle clé. Elle est toujours dans le renoncement à l'ancienne. Les hommes de la Renaissance le pressentaient déjà, renaître n'est pas ajouter, c'est consentir à ce qu'une forme cède la place à une autre.

Je pense aussi à un ami, homme de création installé de longues années à l'étranger, où il a bâti une activité prospère et reconnue dans l'architecture d'intérieure et le design. Il aurait pu y rester, confortablement. Il est rentré à Paris, a tenté autre chose, n'a pas réussi son nouveau projet, puis il vient de reparti, ailleurs, pour une nouvelle aventure débutée en France. Beaucoup y verront de l'instabilité. J'y vois un homme qui a fait de la réinvention une manière d'être, et qui en accepte le prix sans se plaindre. On ne le comprend qu'à cette condition : ce qui ressemble de l'extérieur à une fuite est, de l'intérieur, une fidélité. La fidélité à soi plutôt qu'à ses acquis.

Si la performance qui dure ne dépendait que de la bonne recette, elle serait réservée à ceux qui l'ont trouvée. Mais puisqu'elle dépend d'abord de la capacité à lâcher, elle est à la portée de quiconque accepte d'en payer le prix. Ce n'est pas une affaire de génie. C'est une affaire de courage, le courage tranquille de renoncer à ce qui fut vrai. La porte est ouverte à ceux qui veulent bien la franchir sans la clé qui les rassurait.

C'est sans doute pour cela que je ne me vois ni en retraite, ni en retrait. Ce n'est pas une posture : quand le recommencement devient une manière d'exister, s'arrêter ne veut plus rien dire.

Ce qui vaut pour un métier, un homme, une équipe, vaut peut-être plus largement. Car ce que nous exigeons de chaque individu savoir partir, savoir réapprendre, payer le prix de sa lucidité, il est permis de se demander si nos institutions, nos élites, nos vieux pays se l'appliquent à eux-mêmes. La question mérite d'être posée sans procès, et elle ne se règle pas en quelques lignes. Je compte mettre l'été à profit pour suivre une actualité que l'on observe mieux à distance.

Précédent
Précédent

À TÊTE REPOSÉE #04 : Sur quelle figure miser demain ?

Suivant
Suivant

À TÊTE REPOSÉE #02 : L’outil était là. La méthode, non