À TÊTE REPOSÉE #02 : L’outil était là. La méthode, non

« ChatGPT ne fonctionne pas vraiment. On a essayé, mais ça ne donne pas grand-chose. »

C’est la première chose qu’on me dit en arrivant dans une agence d’architecture d’une quinzaine de personnes. Des profils sérieux, curieux, habitués à la précision et à l’exigence. Ils utilisent les outils depuis plusieurs mois. Ils ont leur avis. Et leur avis, c’est que ça déçoit.

Je ne réponds pas tout de suite. Je demande à voir un cas concret qui est un dossier sur lequel ils travaillent en ce moment : repositionner l’agence vers des projets patrimoniaux haut de gamme, monuments historiques, hôtellerie de caractère. Des projets qui demandent un langage précis, une capacité à exprimer une singularité dans une réponse à appel d’offres, dans un support de communication.

Je prends leurs documents. Leurs présentations, leurs positionnements, leurs réponses existantes. Je travaille. Je rends le résultat.

Ce que je n’avais pas dit : j’avais utilisé ChatGPT. Celui-là même qui, selon eux, ne fonctionnait pas vraiment.

L’étonnement est réel. Pas de la magie, mais de la méthode.

Le fantasme d'abord.
Il y a une représentation de l’IA qui s’est installée très vite, très largement, et qui résiste à l’expérience. Celle d’un outil magique qui comprend tout, fait tout, dès qu’on lui parle. On télécharge, on dicte, on attend. Le problème résolu sans effort, la compétence externalisée sans apprentissage. La baguette magique en version logicielle.
Ce récit a été entretenu. Par les démonstrations spectaculaires soigneusement choisies. Par les promesses de productivité immédiate. Par les médias qui ont couvert l’outil le plus impressionnant de l’année comme s’il rendait obsolète tout ce qui précédait. Il a créé des attentes démesurées et des déceptions proportionnelles.

Des équipes entières ont testé deux ou trois demandes, obtenu des résultats médiocres ou incohérents, et conclu que l’IA ne valait pas grand-chose. Des dirigeants ont laissé leurs collaborateurs s’y essayer seuls, sans cadre, sans formation, sans objectif précis et ont tiré la même conclusion quelques semaines plus tard. Du temps perdu, de l’énergie dépensée, et un scepticisme installé qui sera difficile à déloger.

Ce n’est pas l’outil qui a échoué. C’est le fantasme qui a pris la place de l’apprentissage.

Dicter à un LLM comme on parlerait à un assistant vocal, c’est le degré zéro d’un usage pas parce que l’outil est mauvais, mais parce qu’on n’a pas pris le temps de comprendre ce qu’il est réellement, ce qu’il attend qu’on lui donne, et ce qu’on doit lui apporter avant qu’il puisse rendre quelque chose d’utile. ChatGPT et Claude ne sont pas le même outil. Ils ont des logiques différentes, des forces distinctes, des comportements propres selon les tâches. Les connaître, c’est déjà savoir lequel appeler et pourquoi. Jongler de l’un à l’autre, c’est une compétence, pas une évidence.


Ce qui manquait concrètement.
Dans l’agence d’architecture, trois absences revenaient et je les retrouve partout. Personne n’avait configuré son profil. L’outil ne savait pas qui ils étaient, dans quel contexte ils travaillaient, ce qu’ils faisaient. Il repartait de zéro à chaque session et non par défaut de l’outil, mais parce que cette étape avait été sautée. Aucun document de travail n’avait été mis à disposition. L’agence avait des années de réalisations, de références, de formulations rodées. Rien de cela n’avait été transmis. On demandait à l’outil de travailler dans le vide, puis on s’étonnait que le résultat soit générique.

Le prompt * était traité comme une phrase, pas comme un brief. Un bon prompt, c’est un travail de pensée avant d’être un travail de rédaction. Qui parle ? À qui ? Dans quel contexte ? Avec quelle contrainte ? Pour quel usage ? Ces questions, on les pose quand on brief un collaborateur humain. On oublie de les poser à la machine. Et la machine, sans brief, produit exactement ce qu’on lui a donné : du vide structuré.


La même question posée autrement.
Quelques semaines plus tard, le directeur d’une agence immobilière de renom, présente dans les grandes villes françaises, vingt-cinq ans de métier, me contacte. Il a vu des projections de biens réalisées avec l’IA : home staging visuel, reformulation d’espaces et veut savoir comment faire.

Sa question est naturelle, celle que tout le monde pose en premier : quel outil ?

Ma réponse : ce n’est pas tout à fait le bon sujet. L’outil, ce peut être ChatGPT pour la génération et la retouche d’image si l’on ne souhaite pas encore se confronter à des agents plus élaborés. Pour une première approche, cela peut suffire, à condition de ne pas en abuser et de savoir le maitriser. Mais l’outil ne fait rien sans ce qui précède : un brief construit dans Claude, des contraintes précises ne pas modifier les ouvertures, ne pas inventer de volume, ne pas produire une image séduisante mais trompeuse, une itération patiente, une direction artistique assumée.

Ce qui compte, ce n’est pas le nom de l’outil. C’est la compétence d’usage : savoir préparer, cadrer, contraindre, faire itérer. Ce directeur aurait pu, comme beaucoup, tester seul, se décourager, conclure que ça ne marchait pas. Il a fait autre chose : il a accepté qu’il y avait quelque chose à apprendre, et qu’apprendre demande qu’on se remette en question. Nous avons convenu d’une formation, d’une phase de vulgarisation et de mise en pratique adaptée à son métier. Pas une démonstration mais une transmission.

C’est souvent à ce moment-là que la question du comment se transforme en question du avec qui. Déconstruire le fantasme, poser les fondations, former les équipes aux bons usages, ce travail a une valeur précise, et il mérite qu’on le confie à quelqu’un qui le fait vraiment.


Ce que les deux cas disent ensemble
Dans un cas, une équipe compétente qui a conclu trop vite que l’outil ne valait pas grand-chose. Dans l’autre, un dirigeant expérimenté qui a posé la bonne question et tiré la bonne conclusion. Ce qui les distingue, ce n’est pas le secteur ni la taille de la structure. C’est la disposition à accepter l’apprentissage et la remise en question qui va avec.

L’apprentissage de l’IA ne ressemble pas à la prise en main d’un nouveau logiciel. Il demande de revoir sa façon de formuler, de structurer, de transmettre. Il demande d’admettre qu’on ne sait pas encore, que les réflexes habituels ne suffisent pas, que ce qu’on croyait être une limitation de l’outil est souvent une limitation de la demande qu’on lui a faite. C’est inconfortable. C’est aussi là que ça commence à devenir utile.

Le fantasme de la baguette magique a rendu service à ceux qui la vendaient. Il n’a pas rendu service à ceux qui devaient s’en servir. Les organisations qui ont perdu du temps sur cette illusion devront le rattraper et ce rattrapage ne se fera pas seul, ni par intuition, ni par osmose.

L’IA peut beaucoup.

Encore faut-il savoir ce qu’on lui demande, comment le lui demander et avoir quelqu’un à côté qui a déjà défriché le terrain et peut vous accompagner.

* Prompt : instruction donnée à un LLM pour cadrer sa réponse : contexte, rôle, contraintes, format attendu. La qualité du prompt détermine en grande partie la qualité du résultat.

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